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Bilan - L'aventure sur le dos

L'épopée africaine de Virgile Charlot : épisode 11

Un soir de janvier dernier, je retrouvai Paris sous son armée de réverbères fardant le béton d’une lumière froide.

 
Avais-je seulement connu un jour la chaleur de l’Afrique ? Quand on jongle avec les hémisphères, il ne faut pas s’étonner de certains tremblements dans sa perception du monde. Le teint halé, les jambes faites, heureux, je m’en revenais à la case départ après le plus formidable tour de manège de ma vie.
 
 
Une année durant, j’avais sillonné l’Afrique : l’Afrique inconnue, interdite… L’Afrique passionnante. L’Afrique tout à l’inverse des clichés.
J’avais quitté Briod, le village de mon enfance, un certain 8 février 2010 au matin. L'aventure sur le dos. Le ciel était bleu, innocent, mais il cachait bien son jeu. Dès le lendemain, la neige devait tomber et le froid me mordre les chairs pour un mois. Exit René Caillié, Construire un feu et l’Appel de la forêt faisaient surgir leurs personnages dans les premiers virages du voyage. Pour rien au monde je n’aurais troqué ma chapka NOVOSIBIRSK, ma doudoune de fibres légères THERMO LOFT M et ma veste en Gore Tex ALPINE X contre les guêtres de phoque et les peaux de rennes dont Jack London affublait lourdement ses héros.
 
 
Après le froid, vint la chaleur. L’Espagne montagneuse s’effaça. Le désert du Sahara, du Maroc à la Mauritanie et jusqu’au Sénégal, me conduisit dans le cœur d’un continent de feu, de sable et de couleurs. Manches courtes DAWN UV et casquette TENERIFFE de rigueur.
 
 
En plus de pédaler, il fallut commencer à pousser mon attelage sur des pistes difficiles, piégeuses. De villages de huttes pointues en villages de huttes pointues, la route était devenue hasardeuse. Par le Mali, le Burkina-Faso et le Niger, j’accédai au Tchad sans jamais avoir à construire ma tente : j’étais toujours invité. On me donnait de l’eau, on me nourrissait, on me traitait comme un frère.
Un frère fou et pauvre. Pourquoi quitter la France ? A vélo en plus … ? Les quelques problèmes de déshydratation et d’intoxication dont j’avais fait l’objet s’oublièrent alors que je franchissais le point de non retour du voyage, celui-là même où la distance qu’il reste à parcourir jusqu’au l’objectif devient inférieure à celle séparant du point de départ. 10 000 kilomètres déjà ! Je n’y croyais pas. Isolé, loin de tout sauf des Pygmées, je traversai ensuite les grandes forêts du bassin du Congo en poussant mon destrier dans la boue aussi douloureusement qu’une houe, par le Cameroun et la République du Congo. Les cimes abondamment arrosées couvraient le ciel, les cris d’animaux sauvages et le silence sidéral de la grande forêt primaire.
 
 
A Brazzaville, un bateau me conduisit à Kinshasa, de l’autre côté de la rivière Congo. Si le dénuement était un lieu, il serait certainement la République Démocratique du Congo. L’aventure devait y prendre une coloration toute spéciale. J’y rencontrai des femmes et des hommes d’une pugnacité hallucinante face à la vie, d’une bienveillance rare. Sur 600 kilomètres je poussai mon vélo dans les ornières de sable. Parvenu en Zambie, la route de goudron lisse me fit filer facilement jusqu’au Botswana où il me fallut slalomer entre les éléphants et les phacochères. Windhoek n’était plus qu’à 1 500 kilomètres de Cape Town.
 
 
Avec quelques 20 000 kilomètres dans les jambes, et bien au-delà dans la tête, je débarquai en Afrique du Sud l’œil nouveau. Tout était devenu simple, propre, bon, beau, facile… Combien d’Afrique avais-je vu ? Difficile de le dire… Beaucoup !